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Notre idéal démocratique est-il toujours pertinent, justifié, et cohérent ? Charles Girard montre à quelles conditions une interprétation de l’idéal démocratique centrée sur la délibération entre égaux peut répondre de façon convaincante au défi réaliste. Entretien.


En quoi consiste notre idéal démocratique et quel rôle y joue la délibération publique ?

Il faut tout d’abord distinguer la démocratie, comme idéal de régime, des régimes réels qui sont dits démocratiques parce qu’ils se réclament de cet idéal et sont en partie orientés par lui.
L’idéal démocratique contemporain est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. Cette idée, qui se prête à des variations et interprétations multiples, s’est vue maintes fois réaffirmée dans les démocraties représentatives depuis la fin du XIXe siècle – du discours de Gettysburg à l’article 2 de la Constitution française de 1958. Un régime est démocratique s’il permet aux citoyens composant ce peuple d’être, à égalité, les auteurs des politiques auxquelles ils sont soumis, mais aussi d’en être, à égalité, les bénéficiaires. C’est un idéal particulièrement exigeant, puisqu’il demande à la fois que le pouvoir revienne au peuple et qu’il serve son bien, et ce d’une façon qui traite les citoyens constituant ce peuple en égaux.
Cela suppose, premièrement, que les citoyens puissent former un jugement informé et autonome sur ce qui sert le bien du peuple, deuxièmement, qu’ils puissent opter au moins provisoirement pour une interprétation donnée de ce bien commun, malgré des intérêts particuliers divergents et des désaccords moraux persistants. À ces conditions seulement les décisions politiques peuvent être dites légitimes en un sens spécifiquement démocratique. Or c’est là précisément le rôle que l’interprétation délibérative de l’idéal démocratique confie à la délibération publique : le conflit des opinions doit, avant l’arrêt d’une décision collective, éclairer le jugement individuel et favoriser la recherche collective, à la fois coopérative et conflictuelle, du bien commun. Cela peut paraître irréaliste et c’est pourquoi l’idée de l’autogouvernement populaire est souvent accusée d’être illusoire.


Qu’en est-il des régimes démocratiques réels ?

Les démocraties existantes sont, si l’on se place du point de vue des typologies classiques léguées par la philosophie politique, des régimes mixtes : leurs institutions mêlent des traits populaires et aristocratiques, majoritaires et constitutionnels, participatifs et élitistes. La délibération collective y est régulièrement invoquée, notamment parce qu’elle est associée à l’idéal démocratique, et y est parfois mise en pratique, dans les assemblées parlementaires et les comités gouvernementaux, les partis politiques et les syndicats, les associations de la société civile et les mouvements sociaux, l’espace public et les médias.
La nature de la délibération collective nous échappe, toutefois, si on l’identifie à toutes les formes d’échanges discursifs qui participent de la vie politique dans les régimes démocratiques. Délibérer ensemble consiste à confronter publiquement les raisons d’opter ou de ne pas opter pour les choix rivaux envisagés, en vue d’arrêter une décision collective. La délibération n’est pas simplement une discussion, car elle suppose la critique systématique des raisons et des propositions formulées de part et d’autre. Elle ne se limite pas non plus à un débat contradictoire, car elle vise à prendre une décision – généralement par le vote, faute de consensus. C’est donc une activité spécifique, à la fois coopérative – car elle implique des règles admises et une fin pratique partagée – et conflictuelle – car elle oppose des opinions adverses qui cherchent à s’imposer et à l’emporter.
La délibération collective peut toutefois prendre des formes différentes, et avoir des effets très divers, en fonction des conditions dans lesquelles elle se déroule et des normes qui l’organisent. Elle peut notamment adopter des formes non démocratiques, y compris dans les régimes dits démocratiques : elle ne fait pas toujours s’affronter des égaux.


Que faut-il alors pour délibérer entre égaux ?

La délibération collective ne prend une forme démocratique que si certaines exigences normatives, relatives à la liberté et à l’égalité des citoyens et à la poursuite publique du bien commun – ou si l’on veut, de la juste répartition des avantages et désavantages produits par les politiques publiques – sont satisfaites. Les exigences propres à la délibération collective, d’une part, et à son organisation démocratique, de l’autre, sont souvent ignorées. Il ne suffit pas de consulter le public ou de le faire dialoguer, comme le font nombre de dispositifs invoquant la « démocratie délibérative », pour que se tienne réellement une délibération démocratique. Donner son avis sans pouvoir donner ses raisons et critiquer les raisons adverses, ou sans pouvoir participer ensuite à l’arrêt de la décision, ce n’est pas délibérer. Le faire dans des conditions où la liberté, l’égalité ou la publicité fait défaut aux échanges, ce n’est pas délibérer entre citoyens égaux.
Les hommages rendus au « débat démocratique » par les gouvernants ou leurs opposants servent bien sûr souvent des visées stratégiques, favorisées par un certain flou conceptuel. Les prérequis de la délibération publique étant incertains, elle peut être constamment invoquée pour faire passer pour légitimes des politiques issues de débats contraints, inéquitables ou faussés par le défaut de publicité. Elle peut aussi servir, inversement, à nier la légitimité de choix collectifs arrêtés par des procédures adéquates, mais que l’on désapprouve.
Il est parfois aisé de reconnaître qu’il n’y a pas de délibération démocratique authentique – lorsque certaines voix sont muselées, que les intérêts les plus puissants monopolisent la parole, que le public est vulnérable à une désinformation systématique, ou encore que la critique se voit empêchée. Mais il est plus difficile d’identifier positivement les conditions sociales et juridiques qui doivent être réunies pour qu’elle devienne possible, ainsi que les normes qui doivent l’organiser dans les différentes arènes où elle est requise, des instances gouvernementales à la sphère publique. Il faut élaborer – c’est l’une des ambitions de ce livre – un concept déterminé de délibération démocratique, qui permette à la fois de penser ses conditions concrètes de possibilité et de dénoncer les pratiques qui la détournent ou la corrompent. Un tel concept engage la compréhension de la délibération collective, comme procédure, mais aussi l’interprétation des exigences normatives associées à la démocratie, comme idéal.


Pourquoi cet idéal serait-il illusoire ?

Un procès en irréalisme a été – et est encore – conduit à l’encontre de l’idéal démocratique contemporain au cours du siècle dernier. La critique formulée par l’économiste Joseph Schumpeter il y a trois quarts de siècle est à cet égard exemplaire. L’idée d’autogouvernement populaire serait, à l’en croire, triplement illusoire. L’irrationalité des volontés politiques individuelles révèlerait que le gouvernement par le peuple est impossible. L’irréductibilité des conflits de valeurs et d’intérêts signifierait que le gouvernement pour le peuple est inconcevable. L’expertise supérieure des élites et l’ignorance relative du peuple impliqueraient que ces deux principes sont de toute façon incompatibles. La démocratie ne saurait donc exiger la formation de volontés autonomes et la recherche du bien commun. Loin de reposer sur l’affrontement public entre des visions adverses de la justice, elle se réduirait à l’organisation régulière d’élections au suffrage universel, lors desquelles les électeurs se contenteraient de poursuivre leurs fins privées.
Cette critique, qui se dit « réaliste », repose toutefois sur une vision rudimentaire de l’autogouvernement populaire, suggérant à tort qu’il suppose l’indépendance complète des volontés individuelles, la dissolution totale des conflits entre intérêts particuliers ou l’infaillibilité du jugement populaire. Elle fait fond en outre sur des emprunts pour le moins lacunaires aux sciences sociales. Elle invoque certains pans de la psychologie sociale et de la science politique pour affirmer l’irrationalité des foules et l’ignorance de l’électeur, mais ignore par contre le savoir accumulé par les sciences sociales sur les formes de division du travail qui viennent souvent pallier au niveau collectif les limites de la compétence ou de l’expérience individuelles.
Elle n’en a pas moins, malgré ses limites manifestes, exercé une influence considérable sur les travaux consacrés à la démocratie en théorie politique et dans les sciences sociales de langue anglaise, qui ont massivement écarté l’idée du gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, qui appelle la délibération publique, pour se consacrer au seul mécanisme de la compétition électorale.


Comment peut-on répondre au défi réaliste ?

De nombreuses théories politiques se sont efforcées, au cours des dernières décennies, de repenser la démocratie – comme régime réel, mais aussi comme idéal – sur la base de la critique réaliste, en la réduisant à la seule procédure électorale. Elles ont en conséquence largement minimisé, sinon complètement ignoré, le rôle de la délibération publique comme confrontation argumentée entre des conceptions adverses de la justice, pour ne considérer que le seul vote, conçu comme un instrument servant les fins privées de l’électeur. Mais cette vision procédurale de la démocratie est doublement réductrice. Sur le plan descriptif, on ne gagne pas en réalisme en ignorant des principes qui contribuent à orienter les pratiques politiques, aussi bien officielles que contestataires, même s’ils sont régulièrement trahis ou dénaturés. Sur le plan normatif, on perd la part d’idéalité de la démocratie –ce qui la rend préférable aux autres régimes concevables –, si on la réduit à un mécanisme assurant la victoire de la majorité dans les urnes. Admettre les prémisses de la « critique réaliste », comme le font encore aujourd’hui de nombreux théoriciens politiques, conduit à une double impasse.
L’ambition des théories de la « démocratie délibérative », qui se sont développées depuis une trentaine d’années en réaction à ces approches réductrices, est de sortir de cette impasse, en réaffirmant la capacité de la délibération publique à servir à la fois l’autonomie des citoyens et leur bien commun, et en réhabilitant par là l’idéal de l’autogouvernement populaire. Mais il ne suffit pas de relever les limites des interprétations néoschumpétériennes de la démocratie, il faut encore montrer comment les obstacles pointés par la critique réaliste peuvent être surmontés. L’interprétation délibérative de la démocratie doit donc être mise à l’épreuve : c’est l’objet de l’enquête philosophique conduite dans Délibérer entre égaux.


En quoi consiste cette mise à l’épreuve de la démocratie délibérative ?

Défendre l’aptitude d’un idéal à orienter le jugement et l’action politique suppose d’évaluer à la fois sa justification, sa cohérence et sa pertinence. Il faut d’abord expliquer ce qui rend l’idée d’un régime fondant l’autogouvernement populaire sur la délibération publique désirable. La réponse ne peut consister à affirmer que la délibération publique favorise toujours l’autonomie politique ou le bien commun, comme l’affirment certains adeptes de la démocratie délibérative, car elle peut aussi accroître l’hétéronomie ou aggraver l’injustice, quand elle renforce le conformisme ou fait triompher des propositions injustes soutenues par des arguments fallacieux. Par contre, dans la mesure où elle organise collectivement et publiquement l’affrontement des raisons, la délibération collective a toujours pour effet de donner aux citoyens des armes moins inégales pour former leur jugement politique. L’interprétation délibérative de la démocratie peut être fondée sur une compréhension exigeante de l’égalité politique. Il faut ensuite montrer que les principes du gouvernement par le peuple et du gouvernement pour le peuple ne se contredisent pas. S’ils vont de pair, ce n’est pas parce que toutes les opinions politiques se vaudraient, comme l’affirment les défenses relativistes de la démocratie, ou parce que le plus grand nombre serait toujours le mieux placé pour savoir ce qui sert son propre bien, comme le suggèrent les partisans les plus optimistes de la démocratie. C’est plutôt parce que la délibération pratique et le jugement politique sont par nature faillibles : nul ne peut se prévaloir de l’absolue certitude d’avoir raison pour imposer sa conception du bien commun aux autres. Il faut, enfin et surtout, établir la pertinence de l’idéal démocratique pour des sociétés complexes, dotées d’institutions représentatives et soumises à la communication de masse. Or les pratiques et les institutions qu’il appelle ne sont pas irréalisables dans ces sociétés si l’on admet le rôle que la division du travail peut jouer non seulement au sein des instances représentatives, mais aussi au sein des publics mobilisés, tant du point de vue de la délibération et de la décision, que de la production des savoirs et de la contestation des lois. Soumettre les instances décisionnelles aux exigences de l’égalité, de la publicité ou du contradictoire, favoriser la structuration de publics spécialisés capables de les obliger à rendre des comptes, soutenir le développement d’espaces médiatiques propices à la formation d’opinions publiques réflexives est difficile, mais non inconcevable. Bien comprise, la démocratie délibérative n’est ni une pure utopie, ou ni un modèle réservé à l’échelle locale, comme cela est si souvent supposé : elle peut guider la critique et la transformation de nos institutions politiques.
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