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PARUTION

le choix du libraire

En quel sens retrouver l'enfance en nous?
Le cas Rainer Maria Rilke



A propos du livre :

Thierry Bénard, Rilke ou la reprise de l'enfance, "Savoir Lettres", Hermann, 2017


L'avis du libraire

On est en droit d'attendre d'un bon livre d'en tirer une leçon de vie profitable. C'est bien le cas ici à la lecture d'une étude inattendue autant que stimulante sur le thème de l'enfance dans l'œuvre de Rilke. Celle-ci, il est vrai, est suffisamment riche pour ne pas nous décevoir à chaque relecture, et les études consacrées (celles de L. Andreas-Salomé, E. Jaloux, J.-F. Angelloz, M. Betz, ou plus tardives de P. Desgraupes, Ph. Jaccottet ou R. Munier) semblent avoir épuisé ses multiples approches, tant sur le plan philosophique, littéraire ou biographique.
Cependant, la prédominance reconnue de certains thèmes (la solitude de l'homme dans le monde, l'Ouvert, la création artistique, Dieu, l'amour, la mort), comme le rappelle l'auteur, a pu en minorer d'autres ou tout du moins leurs correspondances quand bien même l'œuvre avant tout littéraire n'est pas réductible à un catalogue de thématiques. Il n'en reste pas moins vrai que l'invocation récurrente à l'enfance, qui dépasse la seule dimension nostalgique personnelle, dévoile au terme de cet essai, une finalité sous-jacente à toute l'œuvre, dès lors que l'on redonne à l'enfance sa vraie signification.

Au fil d'une argumentation claire et méthodique procédant par étapes, transitions, reprises, jalonnée de références scrupuleuses aux commentateurs rilkéens et aux philosophes sollicités (de Hegel à Wittgenstein, de Kierkegaard à Heidegger…), l'auteur nous offre de nombreuses mises au point conceptuelles de l'œuvre de Rilke, à rebours des interprétations communes ou mésinterprétations notoires. Pour commencer, l'auteur confronte Rilke et Proust concernant leur évocation de l'enfance (lire p.22-23 et 54-55). Contre l'avis de J.-F. Angelloz notamment, il faut faire une distinction entre la valeur des souvenirs de l'enfance attribuée par Proust dans sa Recherche du temps perdu, pour qui ceux-ci ne sont qu'une collection d'images retrouvées, tandis que pour Rilke la réminiscence a valeur de reprise agissante, de re-commencement. Le chapitre III développe le sens de cette reprise par une argumentation philosophique serrée entre la dialectique existentielle de Kierkegaard et la logique de médiation chez Hegel dont le terme intraduisible d'Aufhebung indique l'idée de dépassement du contradictoire avec le maintien des termes en présence [traduction approchée : relève, sursomption]. Rilke se rattache ici à l'inspiration du philosophe danois en ce que la reprise réunit le concret de l'existence réelle à l'abstrait du ressouvenir en une « reprise en avant » qui est une réappropriation du passé révolu ouverte sur l'avenir et non une contemplation rétrospective d'un passé immuable (p.50). Mais à la différence de Kierkegaard - qui resta en cela fidèle à la pensée romantique -, Rilke ne conçoit pas cette coexistence (ou/et rupture) entre passé et présent de l'identité à soi sur le mode d'une conscience malheureuse, et on peut dire qu'à travers son œuvre, davantage peut-être que dans sa vie, Rilke en chercha une issue heureuse.

Le problème du vécu de la conscience dans le temps, autrement dit celui de l'identité dans sa présence au monde, sont des questions d'ordre ontologique touchant des modalités de l'existence qui amènent l'auteur à développer les positions métaphysiques aussi bien de Hegel, de Kierkegaard ou de Nietzsche, que de Heidegger ou Wittgenstein, ou encore les commentaires de Gabriel Marcel et de Jean Wahl.
Le thème de l'enfance en effet révèle une importance de tout premier ordre comme événement primitif face à l'étrangeté du monde et comme expérience de la séparation, celle-ci survenant au cours de la maturation du nourrisson depuis son lien au corps maternel à sa relation au monde extérieur. Cette ontologie de la séparation exprime l'idée d'une unité perdue par l'homme devenu adulte s'éloignant ainsi de la sensibilité du jeune enfant ou de l'animal qui eux vivent sans distance avec les choses. On peut dire que le cœur de cette étude sur Rilke traite essentiellement de la mesure de notre consentement au monde mise en perspective à travers la figure de l'enfance, en rapprochant les points de vue de l'enfant et de l'animal s'opposant à celui de l'adulte accaparé par la vie active et rejoignant celui de l'artiste véritable (On pense à Cézanne ou à Rodin dont Rilke fut le secrétaire). Heidegger parlait lui de l'état de déréliction de l'homme en Occident (au moins depuis les Grecs) consécutive à l'oubli de l'Être. On devine que la façon de quérir l'Ouvert ait été le souci permanent du poète dans sa vocation à dire le monde. Mais pour atteindre cet état de neutralité, cela nécessite de (re)trouver en soi une disponibilité à l'égard des choses et du monde : « être disponible, c'est au contraire se tenir prêt, hors du temps, à recevoir et à accueillir le monde d'un regard libre, ouvert et transparent, d'un regard qui sait accomplir cette transmutation par laquelle l'intérieur et l'extérieur se pénètrent et nous pénètrent. Être disponible, c'est donc encore se faire ce milieu dans lequel les choses adviennent. » (p.176) On sait gré à l'auteur, notamment par la métaphore du miroir et de la fenêtre (développée au chapitre VIII), de l'acuité et de la clarté de son propos.

Pour illustrer donc cette expérience de la séparation et de la réconciliation avec soi, les autres et le monde qui se produit à l'occasion d'une inversion des valeurs (p.151), d'un retournement événementiel, en quoi on peut parler de transmutation, comme c'est le cas avec le retour à l'enfance, l'auteur évoque tour à tour trois expériences. D'abord celle de la maladie (Chapitre VII) qui fait se sentir « rejeté du monde » (p. 144) ouvrant une béance dans l'existence ; ensuite la relation d'altérité (Chapitre VIII) à l'instar de la relation amoureuse qui, comme l'amour filial, peut être aliénante et se doit de préserver la liberté de l'autre ; enfin la quête d'authenticité, d'harmonie avec soi et hors de soi, à travers l'allégorie biblique de l'enfant prodigue (Chapitre IX) : celui qui part pour se sauvegarder et qui revient sans pour autant se repentir exige de nous de pratiquer une distance affective ouvrant sur une solitude bienheureuse. On imagine la part d'autobiographie que comporte ces cas exemplaires, Rilke ayant été fréquemment d'une humeur maladive, ayant eu des amours platoniques, ayant souvent voyagé, sans chez lui.

On peut toutefois s'interroger sur la figure idéalisée de l'enfant chez Rilke qui ne se fonde sur aucune psychologie de l'enfant et également sur sa part autobiographique, du reste le poète avoua ne pas avoir voulu se risquer à faire une psychanalyse, bien qu'étant le contemporain de Freud et du fait de son amitié avec Lou Andreas-Salomé. Il est en effet parfois difficile de suivre Rilke quand il assimile le regard de l'artiste sur la chose à celui de l'enfant qui « représente un moyen terme entre l'homme et l'animal » (p.109) face à l'Ouvert. La comparaison de l'enfant à l'animal et de l'artiste à l'animal nous paraît un faux syllogisme (p.115), qui correspond certainement à une simplification de la part de Rilke pour affirmer une similitude entre l'enfant et l'artiste solidaires dans leur approche de l'espace neutre de la chose qui serait un mode d'existence a-subjective dans l'Ouvert. (p.124) Or il nous semble plus prudent de différencier d'une part l'indifférence relative de l'animal manifestant son sens de la préservation, d'autre part le désir de l'enfant développant un imaginaire autocentré, distinct encore de l'arrogance de l'homme industrieux. L'idéal de neutralité : « toutes choses sont égales » (p.111) n'est pas un modèle accessible pour l'homme, nous mettait en garde déjà Nietzsche que cite l'auteur très judicieusement (p.119). Cependant, on peut donner raison à Rilke quand il voit dans l'enfance une expérience cruciale, « décisive et définitive » (p.227) de l'avis de l'auteur, archétypale et indélébile dirions-nous, par « l'advenue à soi, à travers la présence de la chose la plus insignifiante, de la totalité du monde ». (ibidem). L'enfance a valeur d'origine puis de source, l'invoquer sert au désir d'unification pour combler notre séparation originelle.

Finalement il semble que la recherche d'authenticité de Rilke prônant un regard neuf sur les choses (qu'il attribue aussi bien à l'enfant, à l'artiste ou à l'animal) exprime davantage une volonté de plus grande intériorisation, quand il nous confie : « tout ici est distance et séparation » (Huitième élégie). Il s'agit bien du projet d'un espacement subjectif plutôt que d'une externalisation de nos sens. C'est bien là le message que nous donne le retour de l'enfant prodigue et par là-même l'auteur de cette étude littéraire à portée philosophique si vivifiante.

Frédéric.
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